REPRESENTATIONS IMAGINAIRES DU CORPS AU XXE SIECLE

«Car tu es glaise? et tu retourneras à la glaise» (Gn 3, 19-20) 1

Que le corps soit devenu un ?objet? d?étude fructueux, prolifique et très en vogue dans les cinq dernières décennies, cela n?est un secret pour personne. Depuis 1945 2 où Merleau-Ponty 3 envisageait la dimension charnelle de la perception, le corps a été à la charnière d?approches pluridisciplinaires: des recherches sociologiques signées R. Girard 4 ou David Le Breton 5; des études mêlant psychopathologie et psychanalyse dans des travaux comme ceux de Bruno Bettelheim 6, Mélanie Klein 7 ou plus récemment ceux de Sami Ali 8; des ouvrages médicaux, comme ceux du neurobiologiste Pierre Karli 9 ou celui du professeur Olievenstein 10, sur la bouche. Ou encore, concernant le domaine qui nous intéresse plus directement, des études littéraires comme celles de G. Bachelard 11, Jean-Pierre Richard 12, et bien sûr G. Durand pour qui le corps se fait lui-même image symbolique, à savoir, «transfiguration d?une représentation concrète par un sens à jamais abstrait», «une représentation qui fait apparaître un sens secret, (qui) est l?épiphanie d?un mystère» 13. Des études dont le corps est à l?origine du processus créateur, parmi lesquelles on reconnaîtra celles de Julia Kristeva 14 ou de Didier Anzieu 15. Plus récemment, le corps se veut axe de réflexion interdisciplinaire dans des ouvrages contenant l?essentiel des rencontres enrichissantes et de plus en plus nombreuses: Claude Fintz, Jean-Marie Dévesa, ou Ilana Zinguer en sont quelques organisateurs 16. En définitive, un demi-siècle d?études consacré à essayer de répondre à cette question que «l?homme n?a jamais cessé de se poser», en l?occurrence celle «de son rapport au monde et à lui-même», une interrogation sur «la liberté qu?est la sienne dans sa relation à l?autre» 17.
Or, où il y a-t-il du corps dans l??uvre? Aux dires de Didier Anzieu, «le corps de l?artiste, son corps réel, son corps imaginaire, son corps fantastique sont présents tout au long de son travail, et il en tisse des traces, des lieux, des figures dans la trame de son ?uvre» 18. Le corps de l??uvre se lit alors dans un parcours qui renvoie en amont, au corps de l?artiste, et sollicite, en aval, la ré-élaboration imaginaire du lecteur. Les pages qui suivent se veulent le résultat d?une méditation sur le «transit charnel qui s?opère, à travers le corps de l??uvre, entre écriture et lecture», un parcours méditatif faisant du lecteur, ce «compagnon de l?écrire et du peindre, qui accueille/recueille la ?vertu? de l??uvre» 19.
Notre étude sur le corps au XXe siècle part d?un constat évident: la littérature contemporaine semble se nourrir de plus en plus des métamorphoses, des anamorphoses, des hybridations que la société actuelle exerce sur cet ?obscur objet du désir? nommé corps. Amélie Nothomb, Marie Darrieussecq, Virginie Despentes, ou encore Maryline Desbiolles constitueraient ce noyau d?auteurs jeunes et prolifiques qui se complaisent à traiter le sujet d?une perspective assez originale, marquée par la tendance de la contemporanéité. Pour ce qui objecteraient que nous n?avons cité en exemple que des auteurs femmes, nous rétorquerons par l?exemple Angelier: corps mutilés, corps flagellés, corps fragmentés parsèment un récit, tout aussi contemporain, qui hérite à la fois du roman policier, du fantastique, du merveilleux. Ou encore, par l?exemple de Pierre et Gilles, des artistes dont le pinceau associé à l?objectif a créé une technique hybride qui implique l?hybridation thématique: euphémisation qui montre comment toute dégradation du corporel peut être élevée au niveau d??uvre d?art. «Violence», si l?on veut, ou «délires imaginaires» qui portent une seule et unique marque: «celle d?une érotique renouvelée du corps» 20.
Écriture du corps, corps écrit. Peinture du corps, corps peint. «Parce que pour penser sa place dans l??uvre, au XXe siècle», comme le souligne fort bien Hugues Marchal, «on ne s?est peut-être pas suffisamment avisé de la vigueur avec laquelle il a été convoqué non pas seulement comme un motif, mais comme un défi posé au texte même, et cela chez les auteurs en apparence les plus divers». Et continue-t-il, «Quelle est cette communauté où Valéry s?interroge: ?Pourquoi ne ferait-on pas le journal de son corps? Oserai-je écrire ?mon corps???, où Claudel rêve d?une ?physiologie du livre?, où Artaud évoque une expression dans laquelle ?ce ne sont plus des sons ou des sens qui sortent, / plus de paroles / mais des CORPS? (?)? Des héritiers de Mallarmé à la poésie contemporaine se dessine un parcours dans lequel le corps fait l?objet d?un investissement qu?il n?avait connu jusqu?alors ni avec cette importance, ni dans ces termes» 21. Le choix du corpus constituant l?axe d?étude de cet ouvrage ne se limitera pas, toutefois, à la poésie. Il s?est fait dans le but de présenter un éventail, me semble-t-il, varié ?mais dont l?élection ne prétend pas à l?exhaustivité? des symbolismes que la représentation du corps peut véhiculer dans la littérature, et dans l?art en général.
Notre démarche se caractérise par l?affirmation «du primat absolu de l??uvre dans sa singularité créatrice». Or, étant donné l?actualité et la nouveauté de la plupart de nos auteurs et par conséquent, la méconnaissance au sein de la communauté universitaire, nous nous sentons obligée de précéder nos études détaillées des textes de quelques données biographiques, toutes tirées de sources bibliographiques, quoique parfois non nécessairement mentionnées en note de bas de page 22. Non que «le style [soit] l?homme» mais plutôt, répétons-le, «?l?homme c?est l??uvre? avec son style et son message» 23. En prenant comme point de départ texte et image, notre étude se veut une procédure d?approche à l?identification et taxinomie du statut du corps au XXe siècle. Dans notre parcours, métaphore, métonymie, synecdoque, chiasme, synesthésie s?avèreront-elles des figures essentielles pour définir le corps? Cette poétique du corps se voudrait-elle alors une poétique ambiguë, une esthétique du contre, où pile et face osent s?affronter dans ce sempiternel miroir qu?est l??uvre? Comment imaginaire du corps et expression littéraire du corps ont-ils donc, fusionné tout au long du siècle? La prosopographie caractérisant la stylistique du siècle dernier a-t-elle confirmé ou infirmé les différents rapports du corps au texte? Le contrat de lecture de l?ut pictura poesis 24 se verrait-il dénoncé par une conception tout autre du rôle accordé au récepteur d?images réelles? En donnant à voir le monde, l?image du XXe siècle donnerait-t-elle aussi à voir un symbolisme polymorphe et métaphorique de la figure humaine? Dé-figuration sans cesse renouvelée d?un corps imaginaire qui nous invite constamment à re-penser l?humain. Corporéité, décorporéisation? Sans aucun doute le corps est-il toujours tramé à la production d?un sens, à la recréation d?une forme à imaginer et interpréter sans cesse.
Notre étude suivra la décomposition classique en trois temps: «Du corps lu?» introduit le lecteur dans l?univers de la création scripturale. En remontant aux débuts du XXe siècle, où l?héritage du siècle finissant pèse encore lourd, nous retrouverons sous forme de continuation ou de révolte, Éluard, Apollinaire, Desnos, Céline, Malraux, Camus. Ce premier chapitre nous conduira du ?corps automatique aux stigmates du corps?. Le deuxième chapitre évoquera les différentes façons d?accéder en littérature, à une reconstruction théâtrale du corps: de la dramaturgie mythique (Giraudoux, Cocteau, Anouilh) à la dramaturgie de l?absurde (Tzara, Artaud, Ionesco) sans oublier les pièces sartrienne et camusienne (Huis Clos et Les Justes), le corps se recrée dans le mythe, dans le bouleversement langagier, dans l?inconsistance existentielle. Suit l?étude du traitement ?frontalier? que des auteurs comme Giono, Bosco, Le Clézio, ou encore Sarraute, Leduc, ou S. de Beauvoir ont fait du corps, dans son sens géographique, dans son sens sexuel voire érotique. Le dernier chapitre de cette première partie est consacré, comme il se devait, à la littérature contemporaine: Maryline Desbiolles, Amélie Nothomb, Marie Darrieussecq, Virginie Despentes illustrent bien l?éclatement du corps caractérisant la fin de siècle. La représentation du corps dans l?écrit, serait-elle régie par des lois autres lorsqu?il s?agit des sous-genres gravitant autour du fantastique? C?est la question qui nous aidera à introduire notre deuxième partie sur le corps ?à peine entrevu? dans la littérature de l?étrange contemporaine. Sont étudiés successivement, le fantastique-roman policier de François Angelier, le fantastique-merveilleux de Sylvie Germain, et la ?Hard Fantasy? de Léa Silhol. Notre troisième partie enfin, constitue un essai d?incursion dans le monde de la peinture ?essai, par ailleurs que nous nous sommes permis en tant que non spécialiste 25, mais qui s?est avéré par la suite un complément pédagogique utile et très apprécié des apprenants? à travers un éventail d?artistes aussi différents que Gustave Moreau, René Magritte, Max Ernst, A. Masson, P. Picasso, M. Chagall et beaucoup plus récemment, Pierre et Gilles. L?art non verbal permet ainsi, non seulement de visualiser le sujet corporel, mais d?introduire par la description, la dimension qu?on lui reproche souvent, la non expression de la durée. Que serait par exemple l??école surréaliste? sans ce va-et-vient constant entre le tableau et les textes, l?art prétendu muet qui joue des formes et des couleurs et celui qui choisit pour seul matériau le langage?
Ayant regroupé notre corpus dans un but purement didactique 26, dont l?objet était d?illustrer la représentation spécifique du corps que nous tenions à y évoquer, nous soulignerons notre difficulté à rester impartiale: comment ne pas s?approprier ce que l?on décrit? Corps lu, entrevu, vu? Chacun des textes et chacune des images, chacun des auteurs ont été, néanmoins, abordés au préalable dans leur singularité, et ce n?est que dans un deuxième temps, qu?ils ont fait l?objet d?un repérage des structures isomorphes, créant un champ de résonance symbolique entre chaque groupement de textes. C?est alors, seulement si l?on accepte de se laisser emmener de l?une à l?autre de ces revisitations du corps, au gré des rapprochements décidés par nous en tant qu?auteur de cet ouvrage, en tant que médiateur critique des ?uvres analysées, que le plaisir d?une flânerie parmi ces quelques représentations du corps au XXe siècle sera au rendez-vous.
Que cette tension qui unit et sépare irréfutablement corps et signe permette aux lecteurs de réfléchir sur les représentations corporelles des pages qui suivent?

Plus durable que le corps mortel, moins durable que le signe intemporel, moins altérable que le corps soumis au vieillissement, plus dégradable que le signe, inaltérable, plus facilement reproductible que le corps, moins facilement que le signe, plus apte à parcourir le temps et l?espace que le corps, moins affranchie que le signe, moins singulière qu?un corps, moins universelle que le signe, la représentation s?affranchit de la matérialité du corps mais s?enrichit de qualités sensibles absentes du signe.
Si la représentation artistique est riche des pouvoirs du corps et du signe sans pour autant prétendre à leur efficacité, elle ne se résout pas à un bilan ou à un équilibre, elle est un tremplin de l?un vers l?autre et réciproquement, ?équation instable? pour reprendre la belle expression d?Alain Pessin, dans un jeu qui ne s?achève jamais, ni ne s?épuise» 27.

INTRODUCTION GÉNÉRALE .

IRE PARTIE
«DU CORPS LU? LE CORPS SCRIPTURAL»

INTRODUCTION: LE PLAISIR DU TEXTE DANS LE DIRE DU CORPS .

CHAP. 1. DU CORPS «AUTOMATIQUE» AUX STIGMATES DU CORPS .
1.1. Introduction .
1.2. Paul Éluard, Apollinaire, R. Desnos?: la déconstruction du corps .
1.3. Céline, Malraux, Camus ou l?imaginaire de la blessure .
1.4. Conclusion .

CHAP. 2. DU CORPS EN RECONSTRUCTION .
2.1. Introduction .
2.2. Cocteau, Anouilh, Giraudoux ? ou la dramaturgie mythique .
2.3. Vers une dramaturgie de l?absurde: Tzara, Artaud, Ionesco .
2.4. Du corps «existentiel»: Camus, Sartre .
2.5. Conclusion .

CHAP. 3. CORPS À LA FRONTIÈRE? LE CORPS DE L?ENTRE-DEUX .
3.1. Introduction .
3.2. Giono, H. Bosco, Le Clézio?vers l?autre rive du Styx .
3.3. N. Sarraute, Violette Leduc, S. de Beauvoir?le corps au féminin, un corps sexué-e? .
3.4. Conclusion .

CHAP. 4. CORPS CONTEMPORAIN: L?ÉCLATEMENT DU CORPS .
4.1. Introduction: corps éclaté, corps estompé, corps éclos .
4.2. Vers le paysage corporel?: Le Petit Col des loups, M. Desbiolles .
4.3. De l?anamorphose à la métamorphose du corps: Attentat d?A. Nothomb et Truismes de M. Darrieussecq .
4.4. Detritus corporel?: Les Jolies Choses de Virginie Despentes .
4.5. Conclusion: Décorporéisation contemporaine: vers le méïmorphisme
CONCLUSION: UN SIÈCLE D?IMAGINAIRE CORPOREL SCRIPTURAL .

IIE PARTIE
«DU CORPS ENTREVU?: CORPS FANTASTIQUE, FANTASMATIQUE,
FANTOMATIQUE? INCURSIONS DANS LA LITTÉRATURE
DE L?ÉTRANGE CONTEMPORAINE»

INTRODUCTION: POUR UNE APPROCHE DE LA LITTÉRATURE DE L?ÉTRANGE .

CHAP. 1. F. ANGELIER: VERS LE BESTIAIRE FANTASTIQUE (LE TEMPLIER) .

CHAP. 2. S. GERMAIN OU COMMENT TRADUIRE L?INDICIBLE (TOBIE DES MARAIS) .

CHAP. 3. L. SILHOL: LE LYS NOIR OU LE COMPLEXE DE MABUSE .

CONCLUSION: DE L?ÉPIPHANIE DES CORPS EN LITTÉRATURE DE L?ÉTRANGE .

IIIE PARTIE
«DU CORPS VU?: LE CORPS PICTURAL»

INTRODUCTION: DE L?IMAGINAIRE CORPOREL EN PEINTURE .

CHAP. 1. G. MOREAU OU LA MYTHIFICATION DES CORPS .

CHAP. 2. RENÉ MAGRITTE OU LA MULTIPLICITÉ ÉCLATÉE DU CORPS .

CHAP. 3. CORPS EN ÉCHAFAUDAGE, CORPS DÉCONSTRUIT, MÉCONNU?: CORPS SURRÉALISTE .

CHAP. 4. DE LA PLURALITÉ SYMBOLIQUE AU MASQUE D?IDENTITÉ: CORPS CHAGALLIEN .

CHAP. 5. PIERRE ET GILLES: SOUS LE SIGNE D?ÉROS .

CONCLUSION: CORPS ARTISTIQUE, CE «N?UD DE SIGNIFICATIONS» .

CONCLUSION GÉNÉRALE .

SÉLECTION BIBLIOGRAPHIQUE - TABLE DES ILLUSTRATIONS - ILLUSTRATIONS: «DU CORPS VU?» .

Colección
OBRAS GENERALES
Materia
NO¦JURIDICO, TRADUCCION, LINGUISTICA, OBRAS GENERALES
Idioma
  • Castellano
EAN
9788484449980
ISBN
978-84-8444-998-0
Depósito legal
GR. 1204/2005
Páginas
376
Ancho
17 cm
Alto
24 cm
Edición
1
Fecha publicación
07-12-2005
Rústica con solapas
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